Société d’études aristotélico-thomistes / Society for Aristotelian-Thomistic Studies

réunion annuelle 2026 / annual meeting 2026

vendredi 14 août et samedi 15 août / Friday, August 14th and Saturday, 15th

Cégep de Sainte-Foy (local / room G–269)
Vendredi 14 août / Friday, August 14th

9h30
La validité de la troisième voie thomiste : une nouvelle lecture
Pierre-Luc Simard, doctorant et professeur au Grand Séminaire de Montréal

Audio de la présentation

La troisième voie constitue l’une des preuves thomistes de l’existence Dieu les plus contestées aujourd’hui. Comment Thomas pourrait-il inférer, du simple fait qu’un être contingent n’existe pas à un moment, que tous les êtres contingents ensemble n’existent pas à un moment? La procédure paraît manifestement invalide. Dans cette présentation, j’entends présenter quelques-unes des stratégies utilisées aujourd’hui pour décharger Thomas d’avoir commis une telle faute et je dégagerai un présupposé sur lequel presque aucun interprète ne semble être conscient de s’appuyer. Je proposerai ensuite une nouvelle lecture de la troisième voie.

10h45
La nécessité d’un premier moteur

Laurence Godin Tremblay, professeure au Grand Séminaire de Montréal

Audio de la présentation

Au huitième livre de sa Physique, Aristote argumente pour l’existence d’un premier moteur immobile. Cette conclusion lui demande plusieurs étapes. Ainsi prouve-t-il d’abord au chapitre 5 que « quelque moteur n’est pas mû par un autre » et ensuite que « tout ce qui est mû par soi l’est par un autre » et donc que « quelque moteur n’est pas mû par soi ». Ce n’est finalement qu’au chapitre 6 qu’il établira qu’il existe un moteur également immobile par accident, unique et éternel.
Cette conférence veut analyser la première des deux preuves qu’Aristote élabore au chapitre 5 pour conclure que « quelque moteur n’est pas mû par un autre ». Il décline, comme nous le verrons, cet argument en deux formulations, que Thomas d’Aquin nomme « ascendante » et « descendante ».
Après cette analyse, qui suivra de près le texte grec, j’évaluerai le caractère démonstratif de la preuve, et ce à la lumière des critères mêmes qu’Aristote présente en ses Seconds analytiques. Je distinguerai finalement la valeur pédagogique des deux formulations.

13h30
Les machines conversationnelles sont-elles mauvaises en soi?
Jonathan Dupré, séminariste pour le Grand Séminaire de Montréal.
Que ce soit chez les consommateurs ou dans les entreprises, l’utilisation de l’IA générative prend rapidement de l’ampleur. Jamais dans l’histoire de l’humanité une technologie n’a été adoptée à une si grande vitesse et à une si grande échelle.

Audio de la présentation

Les changements que ces nouvelles technologies apportent viennent avec toutes sortes de considérations morales. Les manufacturiers en sont bien conscients puisqu’ils déploient des budgets immenses dans des initiatives qui visent à empêcher les usages à portée malveillante ou illégale, ou celles qui pourraient causer du tort aux personnes vulnérables. On peut penser au cas d’un jeune homme victime dans la dernière année d’un meurtre-suicide suite à ses interactions avec l’une de ces machines.
Je prends pour acquis que ces robots ne peuvent pas et ne pourront jamais comprendre quoi que ce soit, et donc qu’elles ne sont pas des intelligences. Pourtant, la façon même dont elles nous sont présentées nous force à faire un effort conscient de ne pas en parler comme si c’était des personnes. Leurs concepteurs leur donnent des prénoms (« Claude »). Leurs utilisateurs leur donnent des surnoms (« Chat ») et y font référence par des prénoms personnels et des verbes à sujet humain (« Je lui ai demandé, il m’a dit »). On nomme même les catégories d’erreurs qu’on leur attribue selon des analogies qui laissent croire qu’on parle de personnes. On dit qu’ils sont complaisants, qu’ils mentent, ou qu’ils hallucinent. Finalement, on vend ces technologies sous l’appellation de compagnon, d’assistant, ou de collaborateur.
Tous ces phénomènes semblent dépendre d’une seule et même qualité qui caractérise ces machines : on s’en sert par un acte qui ressemble à la conversation. Plus ces technologies évoluent, plus l’illusion de s’adresser à un vrai interlocuteur apparaît crédible. Que l’on pense que c’est une intelligence qui produit le résultat ou non, il est difficile de ne pas en parler comme si ce l’était. Les discussions au sujet de la moralité des machines conversationnelles tournent généralement autour des conséquences de leur utilisation, mais rarement autour de la forme de l’interface elle-même. Par un argument téléologique, le penseur catholique Marc Barnes du magazine New Polity a récemment avancé l’idée que les systèmes d’intelligence artificielle dotés d’une telle interface seraient mauvais en soi et qu’ils ne devraient pas exister.
Dans cette conférence qui se veut dialectique, je ferai l’analyse de quelques arguments pour et contre cette thèse à la lumière d’Aristote et de Thomas d’Aquin. Puis, sans nécessairement me prononcer de façon catégorique, j’essaierai de trancher en faveur de l’une de ces deux positions.

14h15
Thomas d’Aquin contre l’éternité du monde
Matisse Danjou-Madore, étudiant au baccalauréat en physique

Audio de la présentation

Saint Thomas d’Aquin s’est longuement arrêté sur la question de l’éternité du monde, principalementparce qu’elle engendrait beaucoup de débats à son époque. Comme la majorité des philosophes grecs pensaient prouver que l’univers n’avait jamais commencé, alors que certains philosophes chrétiens pensaient démontrer le contraire, saint Thomas soutient fermement que la raison ne peut pas démontrer l’un ou l’autre de ces énoncés.
J’analyserai donc brièvement l’histoire des deux positions avant de m’attarder sur la position de Thomas d’Aquin, telle qu’il l’explicite dans sa Somme théologique (I.I., qu. 45, art. 1), pour ensuite expliquer les objections qui prétendent prouver l’éternité de l’univers ainsi que leur solution, toujours d’après la Somme théologique. Les objections analysées seront celles portant plus directement sur la matière et le mouvement.
Je conclurai sur certaines répercussions de la position de saint Thomas sur notre connaissance de Dieu, notamment en abordant la question de la foi par rapport à l’éternité du monde et des mauvaises preuves de l’existence ou l’inexistence de Dieu.

15h00
L’homme heureux a-t-il besoin d’amis?
Simon Lessard, frère dominicain

Audio de la présentation

Fin observateur de la nature humaine et bon disciple d’Aristote, Thomas d’Aquin tient que l’homme est par nature un animal politique (Ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον). Mais comment cette nature sociale s’accomplit-elle dans sa conception d’une félicité intellectuelle qui « réside dans la contemplation de la vérité » ? Et que dire du sommet de la béatitude ? Le bienheureux, qui trouve dans la vision de l’essence divine la plénitude de sa perfection, a-t-il encore besoin de ses amis ? Cette question, que le Docteur angélique formule explicitement une seule fois dans l’ensemble de son œuvre, est pourtant de la plus haute importance. En effet, elle touche à la fin même de l’homme et, par là même, au principe de toute sa vie morale.
Notre communication se propose d’explorer la réponse nuancée que l’Aquinate apporte à ce problème et de répondre aux accusations d’individualisme qui lui sont parfois adressées. Nous aborderons enfin l’objection tirée de l’idéal grec d’autarcie (αὐτάρκεια), dont le corollaire chrétien est la vie érémitique. L’anachorète du désert ne semble-t-il pas attester qu’un homme peut atteindre la perfection en se passant de toute amitié ?
Samedi 15 août / Saturday August 15th

9h30
La théorie aristotélicienne des Idées
Yvan Pelletier, professeur retraité de l’Université Laval

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Platon et Aristote sont généralement perçus comme des philosophes de doctrines diamétralement opposées; Raphaël les montre côte à côte à l’École d’Athènes les yeux fixés le premier sur le Ciel des Idées et l’autre sur le sol des individus réels. On est frappé par la multitude et la variété des critiques adressées par Aristote à Platon et à ses fidèles disciples.
Pourtant, Aristote a fréquenté Platon et l’a considéré comme son maître durant une vingtaine d’années. Il n’est pas vraisemblable que par la suite, tout d’un coup, il s’en soit séparé sans rien garder de son enseignement, et ait développé une doctrine opposée en tout point.
En quête de leurs profondes ressemblances, on s’efforcera dans cette communication d’examiner jusqu’à quel point la théorie aristotélicienne des Idées reproduit à l’insu de presque tous celle de Platon.

The Aristotelian Theory of Ideas
Plato and Aristotle are generally perceived as philosophers of diametrically opposed doctrines; Raphael depicts them side by side at the School of Athens, the former gazing up at the Heavens of Ideas and the latter down at the ground of real individuals. Their readers cannot but be struck by the multitude and variety of criticisms Aristotle leveled at Plato and his faithful disciples.
Yet, Aristotle studied with Plato and considered him his master for some twenty years. It is unlikely that he would have subsequently, all of a sudden, separated himself from him without retaining anything of his teachings, and developed a doctrine diametrically opposed in every respect.
In search of their profound similarities, this paper will attempt to examine the extent to which the Aristotelian Theory of Ideas reproduces that of Plato without the knowledge of most.

10h45
Paley Vindicated? A Thomistic Reassessment of the Argument from Design
Marie I George, professeure à St.John’s University

Audio de la présentation

When I mention Paley’s argument from design to Aristotelian-Thomists, the most common response I get is that they are not familiar with it. When one looks at the Thomistic literature on Paley, one finds that his argument from design is typically rejected and labeled as non-Thomistic. What I intend to do: 1) explain Paley’s argument; 2) argue that it is in fact Thomistic, doing so (a) by setting forth texts in Aquinas that indicate that he would approve of Paley’s argument; (b) by showing that Paley’s argument is, in a way, contained in the Fifth Way; (c) by showing that Aquinas and Paley have very similar understandings of when intelligence is required to explain an effect. 3) Lastly, I will respond to common objections against Paley’s argument, namely, (a) that the failure to distinguish things having an Intrinsic tendency to an end from those whose tendency to an end is imposed from without vitiates his argument. Or to state the objection somewhat differently, “the anthropomorphism implicit in Paley’s conception of God is one reason Thomists are bound to object to Paley’s argument,” with the purported anthropomorphism consisting in: “Paley’s designer imparts teleology the way human designers do, by imposing on raw materials a function they have no inherent tendency to serve.” (b) The Humean objection that Paley’s argument cannot establish the nature of the intelligent being; (c) The claim Paley’s argument is flawed in the same way that Intelligent Design reasoning is flawed. (d) The views that Paley’s argument is an argument by analogy and/or is an inductive argument, and thus its conclusion is not certain.

13h30
Réflexions sur les fondements de l’éthique, à la lumière du dilemme évoqué dans l’Euthyphron
Louis Brunet, professeur retraité du Cégep de Sainte-Foy

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Dans un ouvrage récent, intitulé Au-delà d’Euthyphron - Perspectives médiévales et contemporaines sur les fondements de l’éthique, Mme Ide Lévi, maîtresse de conférence à la Faculté de Lettres de la Sorbonne, propose une interprétation originale des fondements de l’éthique. Le fameux dilemme d’Euthyphron, « Est-ce que le pieux est aimé des dieux parce qu’il est pieux, ou est-ce parce qu’il est aimé d’eux qu’il est pieux?  », sert d’amorce à cette recherche de fondement. « Les choses sont-elles bonnes parce que Dieu ou les dieux le veu(len)t, ou Dieu ou les dieux veu(len)t-il(s) ce qu’il(s) veu(len)t précisément parce que de telles choses sont bonnes? » Faut-il, à la lumière de ce que semble suggérer le sacrifice d’Isaac, affirmer que Dieu détient l’autorité morale suprême, justifiée d’office de commander n’importe quelle action, même naturellement répréhensible? Ou doit-on plutôt se réclamer d’Antigone, dont l’évocation de lois non écrites et éternelles suggère l’idée d’un ordre éthique immuable qui semble tenir sa valeur et son autorité supérieure de son indépendance à l’égard de toute volonté?
Traditionnellement, ce débat s’est déroulé dans un cadre théiste classique, qui fait demeurer dans les limites d’un réalisme moral à l’intérieur duquel s’opposent des positions intellectualistes, qui ont l’inconvénient de soumettre la toute-puissance divine à une idée du bien qui lui préexiste et la limite, et des positions volontaristes, qui réduisent la moralité à l’obéissance à une volonté arbitraire. Saint Thomas, pour sa part, propose une solution qui évite ces deux écueils.
Mais ne peut-on pas, sans nécessairement renoncer au théisme, sortir de ce cadre, aller au-delà d’Euthyphron, et plaider pour un « internalisme » moral en vertu duquel les statuts moraux pertinents pour les agents humains dépendent de leurs exigences et attitudes pratiques raisonnables? Il semble en effet logique de reconnaître que seule une raison qui désire et qui légifère au nom de ses propres inclinations et exigences fondamentales, c’est-à-dire au nom de la ou des fins vers laquelle ou lesquelles l’agent est incliné ou qu’il valorise, est une raison vraiment pratique. Aristote lui-même n’affirme-t-il pas que « l’acte volontaire, on devrait l’admettre (δόξειεν ἄν), est celui dont le principe est en soi, alors qu’on connaît les circonstances singulières dans lesquelles on agit. » (Éth. Nic., III, 3, 1111a22–24)? Et l’insistance de saint Thomas sur les notions de connaturalité, d’adaptation, de complacentia ou d’appétibilité, d’affinité avec nos inclinations naturelles, quand il est question du bien, ne suggère-t-elle pas que ces notions seraient constitutives de la bonté?
Ide Lévi le pense. Pour ma part, je ferai valoir que quelques distinctions s’imposent et que l’éthique ne saurait trouver ses fondements adéquats dans une notion du bien indépendante du réel extérieur.

14h45
Sensation!
Pierre-Luc Boudreault, professeur au Cégep de Joliette

Audio de la présentation

Le problème corps-esprit (mind-body problem), qui pose la question de savoir quelle relation il existe entre la conscience et le cerveau, est l’une des questions les plus débattues en philosophie contemporaine. Les deux principales réponses à cette question, le dualisme et le réductionnisme, se heurtent chacune à des objections majeures. Aristote, avec sa conception hulémorphique du vivant, proposerait-une réponse plus satisfaisante à ce problème ? J’essaierai de montrer que oui, en partant de son analyse de la sensation dans le deuxième livre du De Anima. Ce sera l’occasion de réfléchir et de s’émerveiller de cette formidable faculté que nous prenons pour acquise et qui constitue la première forme de connaissance.